Savon de Marseille 72 % olive : l'étiquette ne dit pas tout
72 % d'huile d'olive, cuisson au chaudron, sans parfum : les mots rassurent. Mais la plupart des pains vendus comme savon de Marseille n'en sont pas. Voici comment reconnaître le vrai.
Retourne ton pain et lis l’étiquette
Tu as un pain de savon estampillé « Marseille » dans la salle de bain. Retourne-le. Regarde la liste INCI. Si tu y trouves du sodium tallowate, du sodium palm kernelate, du parfum, un conservateur ou un colorant, ce n’est pas un vrai savon de Marseille. C’est un pain de savon industriel coloré en vert et moulé en cube, qui capitalise sur une image sans respecter le moindre cahier des charges.
La liste INCI d’un authentique savon de Marseille se lit en une seconde. Elle contient au maximum quatre ingrédients : sodium olivate (le sel d’acide gras issu de l’huile d’olive saponifiée), aqua (l’eau résiduelle après séchage), sodium chloride (le sel marin utilisé pour le relargage), et parfois sodium hydroxide (la soude, qui a entièrement réagi lors de la saponification et n’est plus présente à l’état libre dans le produit fini). Si la liste défile plus longtemps que ça, passe ton chemin.
Ce n’est pas une posture de puriste. C’est la définition même du produit. Le savon de Marseille n’est pas un concept marketing, c’est un procédé de fabrication précis.
La cuisson au chaudron, seul procédé historique
!A large copper cauldron suspended over a crackling wood fire, amber liquid simmering, steam rising, stone hearth, warm g
On parle souvent de saponification à froid dans le DIY cosmétique, et à raison : c’est un procédé qui préserve la glycérine naturellement produite et permet de formuler des pains surgras. Mais le savon de Marseille, lui, n’a jamais été saponifié à froid. Il est cuit. Longuement. Dans un chaudron.
Le procédé marseillais historique, c’est une succession d’étapes que les savonniers maîtrisent depuis le XVIIe siècle. L’empâtage d’abord : on mélange un corps gras (l’huile d’olive) avec une solution de soude, et on chauffe doucement. La saponification démarre. Vient ensuite le relargage : on ajoute une saumure, c’est-à-dire de l’eau salée, qui précipite le savon et le sépare de la glycérine et des impuretés. Le savon remonte à la surface, les eaux glycérinées sont soutirées par le bas du chaudron.
Cette opération de relargage est répétée plusieurs fois. On lave le savon, on le recuit, on le relargue encore. C’est ce qui lui donne sa pureté finale : un taux d’acides gras élevé, une quasi-absence de glycérine libre, et une dureté qui lui permet de se consumer très lentement. La dernière étape, la liquidation, consiste à couler la pâte savonneuse encore chaude dans des mises (de grands cadres de bois) où elle refroidit pendant 24 à 48 heures. On découpe ensuite les pains, et on les laisse sécher plusieurs semaines dans un lieu ventilé.
Un pain qui n’a pas subi ce processus n’a tout simplement pas les propriétés mécaniques et la longévité du vrai Marseille. Un cube moulé en usine, séché 48 heures sous air pulsé et emballé sous film plastique, c’est autre chose. Ça mousse peut-être, mais ça fond deux fois plus vite, et sa surface ramollit dès la première semaine sur un porte-savon humide.
Ce que « 72 % » signifie vraiment
Le chiffre « 72 % » estampé sur le pain ne désigne pas la proportion d’huile d’olive dans la formule. Il indique le taux d’acides gras garanti dans le savon fini, après cuisson et séchage. C’est un indicateur de pureté.
En clair, un pain marqué « 72 % » contient au minimum 72 % de sels d’acides gras (principalement du sodium olivate), le reste étant de l’eau résiduelle et du sel de relargage. Ce taux est le résultat direct du procédé : les lavages à l’eau salée concentrent les acides gras en éliminant glycérine et impuretés.
Un savon qui affiche « 72 % » sans avoir été cuit et relargué n’a tout simplement pas les moyens techniques d’atteindre cette concentration. L’impression du chiffre ne garantit rien.
Pourquoi ce n’est pas un savon à froid, et ce que ça change
!Two soap bars on a weathered wooden table, one rough textured stamped ‘72% olive’, the other smooth bevelled, soft shado
Le savon saponifié à froid conserve la glycérine naturelle issue de la réaction. C’est un avantage pour la douceur sur la peau, et c’est pour ça qu’un SAF bien formulé peut être utilisé sur le visage sans tirailler. Le savon de Marseille, lui, perd sa glycérine lors des relargages. C’est un savon « sec », au pH nettement basique (autour de 10), qui nettoie en profondeur sans aucun surgras.
Cette absence de glycérine n’est pas un défaut, c’est une caractéristique d’usage. Un savon de Marseille authentique n’a pas vocation à hydrater. Il lave, point. Sur une peau saine, il fait parfaitement le travail sans agresser. Sur une peau atopique, réactive ou eczémateuse, un savon sans glycérine et sans surgras peut accentuer la sécheresse. C’est une information qu’aucun packaging « traditionnel » ne mentionne, et qu’il faut avoir à l’esprit avant de remplacer toute sa routine par un seul pain.
Le pendant positif, c’est que l’absence de glycérine et la concentration élevée en acides gras font du savon de Marseille un nettoyant extrêmement durable. Un pain bien sec peut tenir des mois sans se ramollir, là où un SAF mal stocké devient pâteux en deux semaines. C’est aussi un savon qui supporte très bien le contact prolongé avec l’eau : il ne se délite pas, il sèche rapidement, et sa surface reste ferme.
Les quatre critères qui ne mentent pas
Il n’existe pas de label officiel, pas d’AOP, pas d’IGP pour le savon de Marseille. La mention est libre d’usage. Alors comment reconnaître un vrai pain sans avoir un laboratoire à disposition ? Quatre critères, cumulatifs, permettent de faire le tri.
Premier critère : la liste INCI. Quatre ingrédients maximum. Sodium olivate en tête, aqua, sodium chloride, éventuellement sodium hydroxide. Pas de sodium cocoate, pas de sodium palm kernelate, pas de glycérine ajoutée, pas de parfum. Si la liste contient parfum ou limonene, ce n’est pas un savon de Marseille, c’est un savon parfumé fabriqué à Marseille, ou ailleurs.
Deuxième critère : la couleur. Un vrai savon de Marseille à l’huile d’olive n’est pas vert pomme ni vert vif. L’huile d’olive saponifiée et cuite donne une teinte qui varie du beige verdâtre au vert olive très discret, parfois presque kaki. Un vert éclatant, c’est un colorant (probablement de la chlorophylle ou un oxyde minéral). Rien de toxique là-dedans, mais ce n’est pas un Marseille authentique.
Troisième critère : l’absence de parfum. L’odeur d’un vrai pain est caractéristique : une note d’huile d’olive cuite, légèrement terreuse, parfois un peu grasse. Pas de fragrance lavande, pas de senteur « propre », pas de note citronnée. Un pain qui embaume la lessive à 50 cm, c’est un pain parfumé.
Quatrième critère : la provenance et le fabricant. Quatre savonneries en France perpétuent le procédé marseillais historique : la Savonnerie du Midi, la Savonnerie Marius Fabre, la Savonnerie Le Sérail, et la Savonnerie Fer à Cheval. Un pain fabriqué par l’une de ces quatre maisons, avec la liste INCI conforme, est un vrai savon de Marseille. Ce n’est pas un gage absolu (il existe d’autres artisans qui travaillent correctement), mais c’est un repère fiable.
⚠️ Attention : Un pain vendu en grande surface sous emballage kraft avec une typo « ancienne » et un liseré bleu-blanc-rouge coche rarement plus d’un de ces quatre critères. Le marketing du savon de Marseille est rodé. La liste INCI, elle, ne ment pas.
Antiseptique, vraiment ?
On lit souvent que le savon de Marseille est antiseptique, qu’il désinfecte les petites plaies, qu’il était utilisé dans les hôpitaux. L’affirmation mérite d’être nuancée.
Le savon de Marseille n’a pas de propriété antiseptique intrinsèque au sens pharmacologique : il ne contient aucun agent biocide, aucune huile essentielle antibactérienne, aucun conservateur à visée désinfectante. Ce qui lui confère une réputation antiseptique, c’est son pH alcalin, qui crée un environnement défavorable à certaines bactéries, et surtout la puissance détergente d’un savon très concentré en acides gras. Il nettoie mécaniquement, il décape les impuretés, il élimine les corps gras où les micro-organismes peuvent se loger. Il lave bien, et un lavage rigoureux réduit la charge bactérienne, comme n’importe quel savon correctement formulé.
Ce n’est pas un désinfectant. Sur une plaie ouverte, un savon au pH 10 pique, et son usage n’a rien d’anodin. Le réflexe de grand-mère qui consiste à frotter une écorchure au savon de Marseille part d’une bonne intention, mais aujourd’hui on dispose de solutions nettement moins irritantes. Garde le Marseille pour le lavage des mains et du corps, et réserve les plaies à un sérum physiologique ou à un savon doux au pH neutre formulé pour cet usage.
Cela dit, la réputation perdure parce qu’elle repose sur un constat pratique : un pain qui ne contient ni eau libre en excès, ni glycérine, ni agents surgraissants est un pain qui ne développe pas de moisissures, qui ne rancit pas, et qui ne devient pas un bouillon de culture dans une salle de bain humide. Contrairement à certains savons artisanaux riches en beurres végétaux, un vrai Marseille peut rester posé sur un porte-savon ajouré pendant des mois sans s’altérer. Ce n’est pas un antiseptique, mais c’est un savon hygiénique par construction.
Le savon de Marseille dans une routine minimaliste
Un savon de Marseille authentique remplace beaucoup de flacons, à condition d’en connaître les limites. Il lave le corps, les mains, et peut servir de base pour une lessive maison râpée. Certains l’utilisent en shampoing solide, avant de poser un masque cheveux maison pour compenser le pH alcalin qui ouvre les écailles du cheveu. C’est une piste à explorer si tu cherches à réduire le nombre de produits sous ta douche, mais garde en tête qu’un rinçage à l’eau vinaigrée est quasiment obligatoire derrière.
Pour le visage, c’est plus délicat. Une peau mixte à grasse supportera un lavage au savon de Marseille de temps en temps, surtout par temps chaud. Une peau sèche ou réactive risque de tirailler dans l’heure qui suit. Ce n’est pas une question de qualité du savon, c’est une question de pH et d’absence de surgras. Un savon qui lave sans déposer le moindre film lipidique, c’est exactement ce qu’on cherche pour les mains ou le corps, mais c’est rarement ce dont le visage a besoin au quotidien.
💡 Conseil : Si tu veux tester le savon de Marseille sur le visage, fais-le le soir, rince abondamment, et observe ta peau le lendemain matin avant d’appliquer quoi que ce soit. Si elle tire, si des rougeurs apparaissent, ou si tes joues pèlent, remplace par un pain saponifié à froid surgras. Ta peau vient de te dire que le pH 10, ce n’est pas pour elle.
L’été, la question se pose différemment. Après une journée de transpiration, de crème solaire et de sel, un nettoyage au savon de Marseille procure une sensation de fraîcheur que peu de gels douche égalent. L’effet « peau propre » est réel, et le rinçage est franc. Mais attention à l’effet cumulatif : enchaîner les douches au Marseille pendant trois semaines de vacances peut transformer une peau normale en peau sèche, surtout si tu ne réhydrates pas derrière. Le choix d’une crème solaire adaptée et d’un après-soleil doux devient d’autant plus important.
L’arnaque du cube vert
Il faut parler de ce qu’on trouve dans 90 % des rayons « bio » et des boutiques de cosmétique naturelle : le cube vert vif, lisse comme un galet, qui sent la lavande ou le monoï, estampillé « Savon de Marseille » en lettres élégantes, souvent sous film plastique.
Ce produit n’a de Marseille que le nom. Sa couleur est obtenue par un colorant. Son parfum est une fragrance de synthèse ou une composition d’huiles essentielles ajoutée après cuisson. Sa base grasse est rarement de l’huile d’olive pure : les industriels utilisent un mélange d’huile de palme et d’huile de coprah, parfois un peu d’olive pour justifier la mention. Le procédé n’a rien à voir avec la cuisson au chaudron et les relargages successifs. C’est une saponification industrielle, un moulage rapide, un séchage accéléré, et un emballage qui capitalise sur une image patrimoniale.
Ce n’est pas un « faux » au sens d’une contrefaçon illégale : l’appellation n’est pas protégée, donc l’industriel ne contrevient à aucune loi. C’est un produit différent, qui emprunte le nom d’un autre. Et c’est exactement pour ça qu’il faut apprendre à lire l’étiquette plutôt que de faire confiance à la devanture.
Contrairement à une huile essentielle comme l’ylang-ylang, dont le nom botanique et le mode d’extraction sont encadrés par une norme ISO, le savon de Marseille n’a aucun cadre réglementaire spécifique. C’est le seul grand produit de la cosmétique française à être aussi peu protégé. La contrepartie, c’est que le vrai existe encore, fabriqué dans les mêmes chaudrons que ceux du XIXe siècle, avec le même procédé. Il suffit de savoir où chercher.
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